Quand ce n'est plus le travail qui fatigue – mais l'écart entre ce que vous faites et ce que vous êtes

Illustration d'une femme debout près d'une fenêtre, éclairée par la lumière, évoquant une fatigue intérieure persistante malgré le repos.
Vous dormez. Vous récupérez. Et pourtant, la fatigue reste. Parfois, ce n'est pas le travail qui épuise - mais l'écart discret entre la manière dont vous fonctionnez et ce qui, en vous, ne suit plus vraiment.

Vous êtes fatigué, même quand vous vous reposez.
Vous dormez suffisamment. Vous gérez. Vous continuez.

Et pourtant, quelque chose ne se relâche pas.

Pas de surcharge spectaculaire.
Pas d'événement déclencheur identifiable.

Juste une fatigue qui s'installe – diffuse, persistante, résistante au repos.

Cette fatigue n'est pas toujours liée à la charge de travail.
Elle peut signaler autre chose : un décalage entre ce que vous faites… et ce que vous êtes.

La fatigue de sens : ce que la clinique observe

En 1946, de retour des camps de concentration, le psychiatre autrichien Viktor Frankl publie Man's Search for Meaning.

Son constat reste d'une clarté clinique saisissante :
ce n'est pas la souffrance qui brise l'être humain,
c'est la souffrance sans sens.

Il nomme ce vide intérieur le vide existentiel.

Un état qui ne se manifeste pas par l'inaction,
mais par l'impression de tourner dans le vide – malgré une activité intense.

Il décrit aussi ce qu'il appelle la névrose du dimanche :
ce malaise diffus qui apparaît lorsque l'agitation s'arrête.

Quand enfin, quelque chose remonte.

Cette observation trouve aujourd'hui des échos dans la recherche contemporaine.

Une méta-analyse publiée dans le Journal of Vocational Behavior (Steger & Dik, 2010) montre que le sens au travail est l'un des prédicteurs les plus solides du bien-être psychologique.

Plus que le salaire.
Plus que le statut.
Plus que la charge objective.

On peut être débordé et se sentir vivant.
On peut être disponible… et se sentir vide.

Ce qui fatigue n'est pas toujours ce qu'on croit.

L'écart silencieux : quand le fonctionnement s'éloigne de l'être

Il existe une forme d'épuisement difficile à nommer.

Pas d'effondrement.
Pas d'incapacité à agir.

Juste ceci :

continuer à fonctionner
dans une manière d'être
qui ne correspond plus tout à fait à ce qu'on est.

La sociale parle de dissonance (Festinger, 1957).

Lorsque nos comportements s'éloignent de nos ,
une s'installe.

Souterraine.
Continue.
Coûteuse en énergie.

Ce n'est pas un conflit visible.

C'est une friction.

Les travaux de Robert Kegan et Lisa Lahey montrent que des personnes très compétentes peuvent rester bloquées –

non par manque de volonté,

mais parce qu'elles maintiennent des engagements contradictoires :

répondre à ce que le rôle attend
tout en cherchant à exister autrement.

Le résultat ?

Une fatigue qui n'est pas celle de l'effort.

Celle du contrôle permanent exercé sur soi-même.

Ce que la -thérapie permet d'observer

La -thérapie part d'un principe simple :
l'individu et son environnement sont indissociables.

La fatigue n'est donc pas seulement physiologique.

Elle peut être le signe
d'une perturbation dans la manière d'entrer en contact
avec le monde – et avec soi-même.

Certaines manières d'être, utiles à un moment donné,
se figent avec le temps.

Ce qui protégeait
devient contraignant.

Ce qui permettait d'avancer
devient rigide.

On continue à fonctionner.

Mais sans vraiment ressentir.

La Gestalt parle de frontière-contact :
cet espace où l'on rencontre le monde, les autres, ses besoins.

Quand cette frontière se rigidifie,
la fluidité disparaît.

Et cette perte,
elle fatigue.

Ce que le corps sait avant la tête

Le corps perçoit avant que la pensée formule.

Tensions.
Fatigue persistante.
Souffle court.
Inertie.

Autant de signaux que quelque chose est en jeu.

Les neurosciences le confirment :
les émotions ne perturbent pas le raisonnement.

Elles le fondent.

Ne plus sentir ce qui se passe en soi
n'est pas un signe de maîtrise.

C'est un appauvrissement.

Les signaux discrets à ne pas ignorer

L'épuisement de sens ne surgit pas brutalement.

Il s'installe.

Par accumulation.

Une décision évitée.

Une relationnelle qui dure.

Une impression de faire “ce qu'il faut”
sans savoir pour qui ni pourquoi.

Un fond d'irritabilité ou de tristesse.

Une difficulté à récupérer,
même après un week-end
ou des vacances.

Ces signaux ne sont pas anodins.

Ce sont des situations en suspens.

Elles mobilisent de l'énergie en continu.

Ce que la thérapie rend possible

On arrive rarement en disant :
“Je me suis perdu.”

On dit :
“Je suis fatigué.”

Puis, progressivement,
autre chose apparaît.

Le travail thérapeutique ne consiste pas à expliquer.

Il consiste à ralentir
suffisamment
pour que ce qui se passe
puisse apparaître.

On peut comprendre
et continuer à faire la même chose.

Ce qui transforme
ce n'est pas une idée de plus.

C'est une expérience différente.

Une question à poser, ici, maintenant

Si la fatigue ne répond plus au repos –

demandez-vous non pas combien vous faites,
mais pour qui vous le faites.

Si la réponse est floue,

si quelque chose hésite,

il n'y a rien à résoudre immédiatement.

Mais il peut y avoir
quelque chose à regarder.

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Références

  • Frankl, V. (1946). Man's Search for Meaning. Beacon Press.
  • Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
  • Perls, F., Hefferline, R. & Goodman, P. (1951). Gestalt Therapy: Excitement and Growth in the Human Personality. Julian Press.
  • Masquelier-Savatier, C. (2020). Comprendre et pratiquer la Gestalt-thérapie (3e éd.). Dunod.
  • Masquelier-Savatier, C. & Masquelier, G. (dir.) (2019). Le Grand Livre de la Gestalt (2e éd.). Eyrolles.
  • Kegan, R. & Lahey, L. L. (2009). Immunity to Change. Harvard Business Review Press.
  • Steger, M. F. & Dik, B. J. (2010). Work as meaning. Journal of Vocational Behavior, 77(2), 173–183.
  • Damasio, A. (1994). Descartes' Error: Emotion, Reason, and the Human Brain. Putnam.
  • Bion, W. R. (1970). Attention and Interpretation. Tavistock Publications.
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